Aucun citoyen de l'Alberta, de la Colombie Britannique et des Territoires du Nord-Ouest n'a encore été nommé à ce poste. Le Premier ministre Stephen Harper étant lui-même albertain, il penchera sans doute du côté de la Colombie-Britannique ou des Territoires. La rumeur veut aussi que le gouvernement canadien souhaite que le prochain gouverneur général soit une personne vivant avec un handicap. Deux noms viennent immédiatement à l'esprit: Sam Sullivan et Rick Hansen.
Je ne connais pas personnellement Rick Hansen. Je sais seulement qu'il jouit d'une excellente réputation en tant qu'athlète et en tant que directeur de la Fondation Rick Hansen qui recueille des fonds pour la recherche sur la lésion médullaire dont il a été lui-même victime à l'âge de quinze ans.
Je connais cependant assez bien Sam Sullivan pour affirmer, sans l'ombre d'une hésitation, que sa nomination serait une chose heureuse pour le Canada, pour les personnes handicapées du monde entier et pour lui-même dont le grand rêve a été d'apporter sa contribution à la vie publique canadienne. To contribute! Ce verbe est chargé pour lui de tout le sens que nous donnons en français au mot engagement. Son surnom en ce moment est Citizen Sam. Après un accident de ski qui s'est soldé par une tétraplégie, il est resté longtemps dans un état dépressif qui le réduisait à observer le monde en spectateur passif et amer, depuis l'institution qui l'hébergeait. C'était heureusement au moment où la désinstitutionalisation était à l'ordre du jour. Inspiré par l'amour d'une nièce encore enfant qui s'était jetée à son cou en lui disant son amour, Sam, ayant choisi de vivre, a quitté son institution et la sécurité qu'elle lui apportait pour affronter le vent du large et apporté sa contribution à la société.
J'ai fait sa connaissance quelques années plus tard, dans le cadre du projet Philia, dont je fus membre fondateur avec lui et avec, entre autres, Al Etmanski et Vickie Cammack, deux personnes réputées mondialement pour leur sens de l'innovation sociale. Nous avons emprunté le mot philia à Aristote, en le tirant d’un contexte où il signifie l’amitié qui fait les communautés. En nous inspirant notamment des travaux de John McKnight, résumés dans La société négligente, nous examinions les diverses façons de favoriser l’insertion sociale des personnes handicapées. Au lieu de considérer ces personnes d'abord comme des titulaires de droits et de mettre l’accent sur les obligations des familles et de la société à leur endroit, nous nous intéressions à ce qu’elles peuvent apporter à leurs proches et à la société. Adoptant ensuite le point de vue de la communauté, nous nous demandions comment cette dernière peut s’enrichir grâce aux personnes handicapées, comment elle peut profiter de leurs dons. Parmi les nombreuses idées que nous avons développées, il y a celle de résilience sociale. Nous travaillons encore ensemble dans le cadre d'un site Internet bilingue sur l'appartenance où Sam a publié récemment un article sur le sport et l'appartenance. Dans le cadre du projet Philia, Sam a participé à plusieurs projets au Québec.
Sam est l'une de ces personnes qui, au fur et à mesure qu'elles s'élèvent dans l'échelle sociale, se rapprochent de leurs amis demeurés à un échelon inférieur, alors qu'il semble si naturel à d'autres de commencer à les regarder de haut. Cette fidélité lui vient sans doute du fait qu'il est descendu au plus bas degré de cette échelle pour remonter ensuite la pente en compagnie de sages comme Sénèque et Marc-Aurèle, qui avaient peu d'illusions sur le bonheur qu'on tire du pouvoir par rapport à celui qu'apporte l'amitié. De telles fréquentations aident à comprendre pourquoi il a su faire face aux échecs aussi bien qu'aux succès en politique. Souvenons-nous de l'élégance avec laquelle il a fait valser le drapeau olympique lors de la cérémonie de clôture des Jeux d'hiver de Turin.
On dit qu'il a appris le cantonais en mettant à profit la longue durée de sa toilette du matin. J'ai été témoin de son apprentissage du français. Une de ses méthodes consiste à apprendre par coeur des pensées bien ciselées. Quand nous le retrouvons après six mois ou un an, il nous redit des pensées apprises lors de la rencontre précédente. « Tout est fruit pour moi de ce que m'apporte tes saisons ô nature » (Marc-Aurèle). Je l'ai accompagné assez souvent dans des lieux publics du Québec – où il parlait toujours français – pour avoir la conviction que les Québécois l'adopteront même si sa maîtrise de la langue française n'est pas encore parfaite. Les interviews qu'il a données en français en tant que maire de Vancouver ont été aussi très bien reçues au Québec. Il attirera en outre la sympathie par les progrès qu'il continuera de faire une fois en poste.
Je ne l'ai jamais entendu tenir de propos désobligeants sur le Québec. Cet homme a besoin de comprendre pour juger. S'il a posé à tous ses amis québécois autant de questions qu'il nous en a posées sur notre société, il en a sans doute aujourd'hui une connaissance qui en étonnerait plusieurs. Il y a plus de chinois à l'Ouest de chez lui que de francophones à l'Est. Le seul fait qu'il ait trouvé le temps et l'énergie pour apprendre le français en même temps que le cantonais fait la preuve de son ouverture d'esprit et du respect que lui inspire le Québec.
La volonté qu'il a déployée pour sortir de sa dépendance en institution est restée de fer. Il a conservé en dépit de son handicap le tempérament fougueux, compétitif, qu'il avait avant son accident de ski. Et pourtant le malheur l'a humanisé en le brisant, d'où l'attachement qu'il suscite. Il m'est arrivé de l'accompagner dans les rues du quartier chinois de Montréal. Trois personnes sur quatre le reconnaissaient et le saluaient amicalement. Parmi les pensées qu'il avait apprises par coeur, il y avait celle-ci: « On n'est pas fait pour le malheur, mais par le malheur. »
Un tel homme est tonique. Il a piloté des bateaux à voile et un film nous le montre en train de gravir les pentes d'une montagne à bord d'un Trailrider, un véhicule pour la randonnée en terrain accidenté, auquel on peut associer son nom car il a contribué à son invention. Ce véhicule ne peut se déplacer que grâce à la force motrice de deux ou plusieurs personnes valides. On l'a utilisé dans l'ascension du Mont Kilimanjaro, et jusqu'au camp de base du Mont Everest; il en est chaque fois résulté des liens durables. «J'ai été étonné, précise Sam, de la qualité des liens que je pouvais nouer avec ceux à qui je confiais la responsabilité de mon bien-être.»
Nous avons eu Sam à la maison pendant une dizaine de jours. Les premiers jours, on le considère comme un héros de la vie quotidienne pour découvrir ensuite qu'une telle admiration peut être une forme d'exclusion: « Je te mets sur un piédestal pour mieux te dispenser de ces obligations qui seules font de toi un citoyen comme les autres. » On découvre ensuite qu'il remplit ses obligations à l'égard de la vie et de la société avec un tel naturel qu'on ne voit plus l'effort que cela lui coûte. Il surmonte son handicap au point de le faire oublier à son entourage. C'est le stoïcisme, moins le défaut des stoïciens: la prédication.



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